Episodit

  • CONVERSATION

    Raphael Zagury-Orly, philosophe, membre fondateur, 


    Avec : 

    Pierre Guenancia, Philosophe

    Paul Audi, Philosophe

    Judith Revel, Philosophe 

    Marie Garrau, Philosophe


    Comme sur certains flacons de substances chimiques, sur le mot «Identité» est collée une étiquette: «Attention danger – Manier avec précaution». Jamais en effet une notion n’a été aussi apte à enflammer soudainement les esprits et provoquer non des prises-de-bec mais de véritables affrontements. Pourtant elle ne semble pas, de prime abord, toxique. L’identité, c’est tout ce qui rend une entité définissable et reconnaissable, au sens où elle possède un ensemble de qualités ou de caractéristiques qui la distingue d’autres entités. En d’autres termes, l’identité est ce qui rend deux choses une seule chose, «identiques» donc, ou bien les rend différentes. Dans les sciences sociales ou ethno-anthropologiques, le concept d’identité se relie, d’une part, à la façon dont un individu se considère et se construit lui-même en tant que membre de tel ou tel groupe social, nation, classe, religion, ethnie, genre, profession, etc., et, d’autre part, à la manière dont les normes qui régissent ces groupes lui permettent de se penser, se situer, se lier aux autres, aux groupes auxquels il appartient, et, par des voies parfois plus tortueuses, aux groupes «extérieurs», perçus comme altérité. Alors pourquoi est-il si sulfureux? Eh bien parce qu’on le saisit selon des modalités politiques différentes, des idéologies ou des «conceptions du monde» différentes.(...)


    En algèbre, notamment, elle sera l’égalité entre deux expressions qui se révèle valide quelles que soient les valeurs prises par les variables qui y apparaissent, par exemple: (x + y)2 = x 2 + y 2 + 2xy. En psychologie, l’identité est une des caractéristiques formelles du Moi, qui sent sa propre mêmeté et sa continuité dans le temps comme centre du champ de sa conscience, autrement dit le sens et la conscience de soi comme entité distincte et continue (qui peuvent se perdre dans certains troubles psychiatriques). Et ainsi de suite… L’identité est devenue une notion brûlante lorsqu’en sciences sociales on a commencé à parler d’identité collective, devant, entre autres, la réémergence de conflits ethniques dans maintes sociétés occidentales, entre les années 60 et 70, et l’apparition sur la scène sociale de mouvements dont la base était moins la classe sociale, comme le pronait le marxisme, que par exemple des différences générationnelles ou sexuelles, et qui exigeaient d’autres approches à la fois des logiques de l’action commune et des nouveaux liens d’appartenance. Les premières oppositions apparaissent alors: dans un camp, on entend l’identité collective comme quelque chose d’immuable, de «naturel», d’éternel, que l’on solidifie par l’édification de mythes et de symboles communs, des rites de célébration et des commémorations, de l’autre on la conçoit comme élaboration culturelle, contingente, comme construction historique, sujette au changement, à la «ré-formulation». Or, si l’identité renvoie à une «completude», à une «pureté» interne, elle impliquera le retrait, la protection, la méfiance, les frontières et les murs, l’éloignement et la mise à l’écart de toute altérité, de toute différence, la célébration du soi et la malédiction de tous les autres, les « ennemis », vécus comme menace mortifère, et dont l’intégration désintégrerait la communauté d’identiques. Mais si l’identité n’est ni «naturelle», ni substantielle, mais relationnelle, si elle a une matrice allogène, si elle est faite d’apports, d’intégrations, d’inclusions, de contributions souvent imprévisibles, d’hybridations, alors elle laissera le groupe, la communauté et la société toujours ouvertes, accueillantes, dynamisées par la présence des uns et des autres, aussi différents soient-ils.



    Robert Maggiori

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • CONVERSATION


    Raphael Zagury-Orly, philosophe, membre fondateur, 


    Avec : 

    Sylvaine Bulle, sociologue, 


    Hélène L’Heuillet, philosophe et psychanalyste et 


    Rudy Reichstadt, politologue, écrivain et journaliste.


    Le mot zizanie, y compris dans sa sonorité, a quelque chose de léger, d’enfantin, de drolatique: on ne l’attend pas lorsqu’on songe à la gravité des conflits qui agitent le monde d’aujourd’hui, aux crises, aux contestations violentes, aux meurtrières rivalités de clans, aux actes de barbarie, aux attaques terroristes, aux arasements de villes, aux bombardements et à la guerre de tranchée… Il évoque plutôt la bisbille, la brouille, la querelle. Les céréaliers ne l’entendent pas ainsi, car le nom est celui d’une plante – une graminée, du genre lolium, «enivrante» (Lolium temulentum) et envahissante comme le raygrass ou l’ivraie – qui a le pouvoir d’infester les champs de blé et, jadis, de ruiner les récoltes. Elle est un diable au fond, qui veut priver les bonnes gens de leur pain. Le paysan sème de bons grains dans son champ, mais un bougre, son ennemi, durant la nuit, y plante la zizanie. La grain mûrit, mais la mauvaise herbe aussi: comment arracher l’une sans déraciner l’autre? Il faut les laisser pousser ensemble: à la moisson seulement on arrachera la zizanie, la liera en gerbes, la brulera, et en emplira le grenier du bon blé. C’est cette parabole évangélique (Mathieu, 13, 24-30) qui va rendre la zizanie/ivraie célèbre, si on peut dire – en faire l’emblème du mal, si mêlé au bien qu’il en rend difficile la connaissance et l’exercice.


    Aujourd’hui ce n’est pas dans les champs de blé qu’est semée la zizanie, mais – sous forme de pommes de discorde, de motifs d’affrontements, de tensions, de dissensions, d’invectives haineuses… – dans le corps social et dans l’esprit du plus grand nombre. Aussi ne s’agira-t-il pas d’analyser les causes et les conséquences des conflits armés qui ensanglantent le monde, et l’Europe en particulier, mais de réfléchir à cette lèpre particulière qui a empoisonné les rapports entre les personnes, rendu les sociétés qu’on disait «liquides» plus dures, nerveuses, colériques, prêtes à exploser, transformé le dialogue social en bruit continu, en cacophonie où seuls se distinguent les sons les plus aigus, les vociférations, les mots d’ordre les plus radicaux et simplistes, les appels les plus haineux, les arguments les plus absurdes, les anathèmes, les expressions de croyances et d’avis les plus invraisemblables… (...) Qu’est un dialogue en effet, sinon la tentative de pousser la pensée, par reprises successives, à aller au plus près du réel, et donc d’approcher une vérité à travers (dia) la confrontation raisonnée, raisonnable, rationnelle des idées ou des théories – et établir un accord, une concorde? Or, si la vérité est «optionnelle», si le sophisme la vaut, si l’erreur, la fredaine, la bévue l’équivalent, si la fausse nouvelle est plus efficace et «impactante» que la vraie, tout pourra être ramené à un «avis», toute science sera opinion, toute statistique un «montage», tout raisonnement une entourloupe, tout accord un calcul, tout consensus un piège – bref, rien ne sera déligitimable, aucune propagande, aucune pression, aucune méthode d’«influence», aucun tour de passe-passe, aucune mystification, aucune âneries, aucun coup – abus de faiblesse, coups de poing et coups de batte – aucune prévarication, aucune violence, aucun harcèlement. A tel point que nul ne sait plus «quoi penser», qu’on n’ose plus «intervenir dans la conversation», craignant les tombereaux d’injures qui vont arriver quels que soient les propos tenus, qu’on se retire, muet, dans une sorte de désarroi – la maladie qui apparaît lorsqu’on ne sait plus «faire société».


    Robert Maggiori


    © Les Rencontres Philosophiques de Monaco

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Puuttuva jakso?

    Paina tästä ja päivitä feedi.

  • CONVERSATION


    Présentée par Robert Maggiori, philosophe, membre fondateur


    Avec : 


     Emma Becker, écrivaine


    Fabienne Brugère, philosophe et critique d'art


    Samuel Dock, psychologue clinicien et écrivain


    Un amour-passion, intense et brûlant, croissant de jour en jour, un désir toujours renouvelé, qui se retire un temps et revient plus puissant comme vague à marée montante, une sexualité épanouie, débridée et sans tabous, porteuse assidue de plaisirs et de jouissances inouïes… Associés, il rendraient tout le reste inessentiel, feraient de la vie un long fleuve joyeux. Mais le sont-ils vraiment? Il est rare que l’amour soit sans désir, mais il peut être sans sexualité, il est philia, il est agapé, il est caritas et ne s’engage pas forcément sur le chemin que lui ouvre eros. Le désir – dont on sait que l’origine signifie «cesser de contempler les astres», c’est-à-dire prendre acte de l’absence – meut l’amour et pousse au sexe, mais tout aussi bien au voyage, au travail, au sport, à la lecture, à la bonne chère et au bon vin, au travail même, comme à l’envie de ne rien faire. Quant à la sexualité, elle peut être sans amour, et même, mécanique, routinière, automatique, sans désir. Mais il est difficile de le reconnaître: tu ne m’aimes plus, dit-on – pour dire «tu n’as plus envie de moi», ou l’inverse, comme si aimer, désirer et jouir étaient synonymes. Le désir a tellement d’objets – tous manqués, sinon le désir cesserait de désirer – qu’il en devient tyrannique. L’amour tellement de formes qu’on n’en reconnaît plus aucune, sinon celle qui de toutes est l’invisible sous-bassement, et qui assurément les vicie: l’amour de soi, la philautie, ou pire encore, l’amour non de l’autre mais de l’amour lui-même. La sexualité est tellement ancrée dans les viscères du corps et les zones impénétrables de l’imaginaire et du fantasme qu’elle en devient «intransmissible», pas même capable d’établir un «rapport sexuel», lequel, comme disait Lacan, n’existe pas, puisque les êtres humains demeurent, sur la plan de la jouissance sexuelle, «en exil», sans produire de partage, sans jamais faire Un avec l’Autre, le corps ne pouvant «se jouir» que comme Un sans l’Autre, auto-érotiquement. Aussi vouloir marier amour, désir et sexualité relève-t-il du rêve, de la tentative de construire des châteaux en Espagne avec des briques défectueuses et du ciment friable. Vision catastrophiste, qui est peu ou prou celle de chacun(e), mais qui n’empêche personne de tenter l’aventure, de vouloir aimer (bien que l’amour échappe à la volonté et arrive sans que nul ne l’ait décidé), de continuer à désirer (bien qu’aucun désir ne soit jamais satisfait, sinon il mourrait) et de chercher à jouir (bien que la jouissance sexuelle soit le sceau de l’impossibilité d’être «avec» autrui).

    Mais on a beau dire que l’amour torture, que le désir enchaîne, que le sexe divise, rien n’y fait: chaque femme, chaque homme sait que les maux qu’il procurent font les chants les plus beaux, que sans amour, sans désir, sans plaisir l’existence serait un sombre tunnel d’où nul ne se sentirait capable de sortir – sauf ceux et celles qui aiment justement, capables de déplacer les montagnes, de creuser la terre à mains nues ou de voler comme les oiseaux.


    Robert Maggiori


    © Les Rencontres Philosophiques de Monaco

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • CONVERSATION

    Présentée par Raphael Zagury-Orly, philosophe, membre fondateur

    Avec : 

    Monique Canto-Sperber, philosophe

    Thierry Balzacq, politologue

    Laurence Joseph, psychologue et psychanalyste


    La sécurité n’a pas l’éclat de la liberté – ni de l’égalité, ni de la fraternité/sororité. Elle semble être une vertu du retrait, de l’abri, quand les autres sont d’ouverture et d’élan. Par sécurité, on peut entendre cette condition qui permet qu’on soit ou se sente protégé des dangers et des risques, ou bien qui donne la possibilité de prévenir, d’éliminer ou de rendre moins graves les dommages, les difficultés, les événements déplaisants, contrariants, fâcheux, néfastes. Dans l’empire romain, Securitas était la déesse garante de la sécurité publique et privée: elle était représentée sur les monnaies entourée de quatre attributs, le trône (hégémonie de Rome), la lance (combat contre les ennemis), la corne (prospérité) et la feuille de palmier (offrande de paix), et appuyée sur une colonne, dans une posture censée symboliser le calme et la «force tranquille». Mais le mot même de securitas est curieux, puisque, composé de sine (sans) et de cura (soin), il semble renvoyer à un sens contraire à celui qu’évoque la sécurité, qui n’est en effet pas entendue comme absence de soin, de prévenance ou d’attention. Aussi, comme le suggère Tacite dans ses Historiae, faudrait-il y voir quelque chose d’ «inhumain» (inhumana securitas), au sens où l’ absence de soin, d’attention, serait en réalité une absence de souci, une coupable indifférence devant le déploiement de la violence (la guerre civile à Rome en 69), sinon une certaine cécité à distinguer le bien du mal ou un carence totale du sens de la responsabilité – facteurs qui, unis, laissent prospérer… l’insécurité et les risques de danger. Bi-face, la securitas «laisse faire» et «soigne», autrement dit cherche à neutraliser tant les éléments de trouble, les exactions et les conflits que l’ «irresponsabilité» qui les rend efficients: c’est ce dernier sens qui a prévalu, et qui a fait que securitas rencontre libertas.

    (...)

    Le lien complexe entre liberté et sécurité apparaît dans tout le constitutionnalisme moderne, sous diverses variantes. La première Constitution nord-américaine (Virginie, 1776) garantit la sécurité en vue de quelque chose d’encore plus désirable que la liberté: le bonheur – alors que la Déclaration française des droits de l’homme et du citoyen de 1789 proclame que le but de toute association politique est la préservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme, à savoir la liberté, la propriété, la sécurité et la résistance à l’oppression – ce par rapport à quoi la déclaration thermidorienne de 1795 apparaît davantage de «gauche», qui juge que la sécurité « résulte du concours de tous pour assurer les droits de chacun ». Assurer la sécurité, autrement dit, n’est pas léser la liberté, mais la rendre possible, de façon certes plus malaisée que celle qui permet à l’insécurité de la rendre difficile. Mais quelles limites peuvent être mises entre la sécurité et le «tout-sécuritaire», entre la légitime protection et l’obsession «panoptique» du contrôle qui saisit un Etat à l’advenue de «situations-limites», telles des pandémies ou des attaques terroristes ?


    Robert Maggiori

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • CONVERSATION

    Présentée par Robert Maggiori

    Avec : 

    Margot Déage, Sociologue

    Maud Ventura, Écrivaine 

    Gloria Origgi, philosophe


    De même que l’on parle et devient sujet en recevant la langue des autres, de même ce que l’on est et ce que l’on pense dépend, en grande partie – du moins originairement – de ce que les autres pensent et pensent que je suis. Aussi le matamore ou l’olibrius qui affirmerait ne tenir aucun compte de ce qu’autrui pense de lui serait-il peu crédible. Chacun sait qu’un seul mot venant d’un proche, voire d’un inconnu, peut aussi bien redonner courage et vie que blesser mortellement l’âme. De ce que l’on dit (fari) ou pense (putare) de nous, naissent soit la fama (laquelle, avant d’être «gloire» ou «célébrité» est d’abord une nouvelle, souvent incontrôlée, qui se diffuse rapidement et largement), soit la réputation, faite des opinions, des jugements, des façons, positives ou négatives, dont on est «estimé» ou «considéré» par autrui. Il serait hasardeux d’estimer que la réputation relève moins de ce que l’on est que de ce qu’on a fait, publiquement. Répondant assez mal à la volonté, aléatoire et peu susceptible d’être contrôlée, elle ne se réduit cependant pas à une simple «extension» du moi, pas plus que l’habit ne fait le moine. Elle est une forme de présence d’autrui et de la société en moi, dont je ne puis (ni ne veux souvent) me départir et qui, un peu comme un accent dans la façon de parler, m’annonce, me précède («elle arriva pour un concert à Paris précédée d’une réputation sulfureuse…»), me préfigure, me porte… C’est pourquoi, comme à l’honneur autrefois, l’atteinte à la réputation écorche non l’apparence mais la personne elle-même. Certes, on peut rester coi, vivre heureux en vivant caché, mais si l’on a recherché une «visibilité», la renommée ou la célébrité, et qu’on les a gagnées par son travail, ses talents, ses exploits, son art, alors leur amenuisement ou leur volatilisation seront vécues comme une sorte de mutilation, qu’accompagne la souffrance du «retour à l’anonymat». C’était le cas, jadis, de certaines figures du sport ou du spectacle, dont plus personne ne retrouve les noms ni ne sait qu’elles eurent à une époque une immense popularité.

    La révolution numérique, les réseaux sociaux, la communication instantanée et généralisée ont modifié les choses. La réputation n’est plus attachée à une notoriété acquise par ses œuvres (peu importe leur nature: cinématographiques, architecturales, culinaires, sportives, artistiques, littéraires, graphiques….) mais peut naître en quelques secondes d’un tweet, d’une story, une image ou une vidéo qui «font le tour du monde». Plus encore: elle est liée à la simple «activité», souvent ludique, à laquelle chacun(e) se livre sur les réseaux sociaux et qui, volens nolens, suscitent une e-reputation, tantôt durable, le plus souvent éphémère, mais, du fait qu’à sa formation contribuent de parfaits inconnus, totalement incontrôlable et à la merci de tous. (...) Il suffit d’un message, repris et relayé avec une incompréhensible et ignoble gourmandise – un ragot, un persiflage, une calomnie, une allégation gratuite… – pour ruiner une réputation, ou plutôt l’inverser en «mauvaise réputation», sceau infâme imprimé non sur les «habits» de la victime mais sa peau même. Que s’est-il passé dans la société pour que naisse à si grande échelle le désir de dénigrement, de diffamation. Si « l’ homme est un loup pour l’homme », la guerre, on le sait est de tous contre tous. Mais qu’advient-il s’il se mue en corbeau, postant, la nuit, dans des réseaux asociaux, messages et lettres de délation?


    Robert Maggiori

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • N’a-t-on pas dit, longtemps, que du passé il fallait faire table rase, afin que les lendemains chantent et que l’avenir soit radieux ? Depuis, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts, et aujourd’hui il semble bien qu’on ait changé de cap et fait un demi-tour complet : on ne veut plus regarder vers le futur, inconnu, trop chargé de menaces encore indéchiffrables, et on se retourne avec délectation vers le passé, connu, irréversible, mais interprétable à loisir, tel un mythe. Déjà rognée par de multiples et plus ou moins vraisemblables dystopies, l’utopie cède la place à ce que le sociologue Zygmunt Bauman a nommé, dans un ouvrage écrit quelques mois avant sa disparition en 2017, une « rétrotopie », faite de la volonté rétrograde de revenir à un passé tantôt réinventé, tantôt idéalisé ou sacralisé, qui fait dire à ceux et celles qui la portent : « C’était mieux avant ! »

    Comment expliquer cette navigation à rebours, dans les mentalités, les postures sociales ou les discours politiques ? Cela n’existe pas, une société ou une civilisation qui affirme : voilà, la perfection est atteinte, en tous les domaines, il s’agit désormais d’aller vers le moins bien, le pire. Comme l’écrit Thomas d’Aquin (Somme théologique, I-II, Q97, a1), il semble naturel, pour la raison humaine, d’« aller par degrés de l’imparfait au parfait », ou du moins de s’en approcher « progressivement ». Ce qui est pensé et fait, partout et à toute époque, l’est toujours en vue d’une amélioration, d’un pas en avant, d’un progrès – même si les résultats, ensuite, non calculés, non prévus, se révèlent catastrophiques. Nul n’aurait l’idée de construire exprès des ponts moins solides, des télescopes moins précis ou des avions moins sûrs que ceux qui existent. C’est pourquoi l’avenir demeure un habitat naturel d’espoirs et de légitimes expectatives – sinon une sphère de liberté, où tout peut encore advenir. On peut comprendre évidemment que l’élan vers le futur, telle la perche du sauteur en hauteur, s’appuie sur le sol de la tradition, de ce que le passé a charrié comme expériences, leçons, mises en garde. Mais comment comprendre que la foi dans le progrès – au nom de laquelle on a parfois justifié le pire – se dissipe et puisse laisser se répandre une « épidémie globale de nostalgie » (Bauman), voire un passéisme qui se rend lui-même aveugle aux réalités présentes ? C’était vraiment mieux avant ? Mais avant… Quand ? Avant 1989 ? Avant les Trente glorieuses ? La Première guerre ? L’âge des Lumières ? La Renaissance ? Le Moyen Âge ? l’Empire romain ? Quand il y avait l’esclavage, quand les enfants mouraient en nombre à la naissance, quand les femmes n’avaient aucun droit, quand on ne savait pas soigner les épidémies, quand on s’éclairait à la bougie ? Nul ne nie que de sombres nuages obscurcissent l’avenir, que le changement climatique menace la vie même sur Terre, que la révolution numérique et les réseaux sociaux ont provoqué des modifications radicales dans les façons de connaître, de faire, d’être et d’être-ensemble, provoqué de profondes déchirures du tissu social et renforcé la croyance que dans les États-nations la politique est impuissante. Est-ce parce que la route devant nous est de brouillard que l’on préfère, non sans risques, regarder dans le rétroviseur ? C’était mieux avant ? Peut-être. Du moins si on enferme la question dans une simple psychologie personnelle : bien sûr, c’était mieux avant, car « avant » est le temps de la jeunesse, le temps, pour chacun, de ses vingt ans.

    Robert Maggiori

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Certains chercheurs ont pu établir, avec des méthodes certainement sérieuses, que, lors d’une conversation entre deux personnes, ce qui est explicitement dit compte relativement peu dans ce qui est signifié (10, 20 %), et beaucoup moins, en tous cas, que le langage corporel (50 %), qu’on ne maîtrise guère, ou le ton de la voix (30 %), lequel peut transmettre des informations psychologiques qui dépassent, déforment, annihilent ou renforcent le message verbal. C’est la raison pour laquelle, ne comprenant strictement rien de la langue qu’utilise une personne qui s’adresse à nous, on comprend quand même quelque chose de sa manière d’être, de son état émotionnel, son désarroi, sa gaîté, etc. Le ton, qui module la voix en hauteur, en intensité et en timbre, est en lui-même un signifié, et modifie ou module, comme le font aussi l’accent, le rythme, le débit, toute la communication orale. Le ton ne se réfère pas seulement au son de la voix, mais à la manière de parler et à la façon dont s’expriment les sentiments ou les états d’âme : un ton doctoral ou moqueur n’a rien à voir avec la musicalité vocale, et si on prie un interlocuteur de « changer de ton » ou de « baisser d’un ton » on ne lui demande pas de passer d’un do à un si bémol, mais d’être moins agressif ou arrogant, de rabattre ses airs de supériorité. « C’est le ton qui fait la chanson », dit le proverbe, qui s’entend aussi sans musique : c’est la manière dont on exprime les choses, le ton que l’on prend pour les dire qui dénote les véritables intentions de ceux et celles qui se parlent. Dans la conversation sociale, depuis quelques années – en partie à cause des messageries instantanées et des réseaux sociaux, qui, dans la recherche continue du buzz, exigent de vociférer pour se faire entendre – le ton a changé, comme si le durcissement des échanges politiques, le fréquent passage de la revendication à l’action violente, l’éco-anxiété, les conflits armés, la précarité économique, l’incivilité diffuse, etc. avaient déteint sur le langage lui-même, de plus en plus envahi d’invectives, de moins en moins armé d’argumentations, et, bien évidemment, sur le ton – lequel se « hausse » à mesure qu’il devient plus difficile de « se parler ».

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Un déjeuner-philo avec Charlotte Casiraghi et Élodie Pinel, autour du récent ouvrage « Moi aussi je pense donc je suis » (Stock, 2024), préfacé par Charlotte Casiraghi.

    En association avec la Médiathèque de Monaco, la rencontre est présentée par Béatrice Novaretti, conservateur de la Médiathèque de Monaco.


    Simone de Beauvoir, Hannah Arendt, Simone Weil… difficile pour la plupart d’entre nous de citer d’autres noms de femmes philosophes que ceux-là. Sans doute parce que la plupart d’entre elles n’ont pas eu la chance de se voir attribuer le noble statut de « philosophe », tantôt qualifiées de « femme de lettres », ou au mieux de « penseuses » et « intellectuelles ». Et pour les quelques chanceuses qui sont au panthéon des philosophes, on ne connaît bien souvent qu’une infime partie de leur pensée, ou on les réduit à leur pensée féministe.

     

    Ce livre vous invite à changer de point de vue et à reparcourir l’histoire de la pensée à travers celle de femmes qui ont fait œuvre de philosophe, alors qu’elles étaient soit exclues de l’institution soit empêchées par les hommes. Vous découvriez une pensée riche, originale, des sujets forts, des formes inattendues, novatrices, car il a bien fallu faire preuve de créativité pour faire entendre sa voix.

     

    Pour Elodie Pinel, elle-même professeure de philosophie, il est plus que temps de prendre au sérieux ces femmes philosophes, d’entrer pleinement dans leur œuvre et de militer pour qu’elles intègrent les programmes scolaires et que leurs idées infusent enfin dans notre société.

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Un déjeuner-philo avec Servane Mouton, docteure en médecine, neurologue et neurophysiologiste, autour de son récent ouvrage Humanité et numérique (Apogée, 2023).

    En association avec la Médiathèque de Monaco, la rencontre est présentée par Robert Maggiori, philosophe, critique littéraire et membre fondateur des Rencontres Philosophiques de Monaco.


    On ne sait où vont les humanités numériques – qui visent à éclairer les objets traditionnels des sciences humaines et sociales, sinon de l’art, des études littéraires ou de la philosophie, par les savoirs et les savoir-faire issus des infosciences ou technologies de l’information. Mais il est avisé de se demander ce que le numérique fait à l’humanité – au sens de ce que l’exercice physique ou la maladie font au corps. Est-ce déjà trop tard, ou vain ? Les sciences et les techniques, en effet, ne vont jamais à rebours, n’ont pas de « frein » interne, et ne connaissent de limites que celles que peuvent éventuellement leur imposer, d’une faible voix, le droit, l’éthique, la religion ou la philosophie. Il en va de même pour les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Elles ont apporté tant de facilités, d’opportunités, de connaissances, de nouveaux modes d’interaction, de plaisirs, que tous préfèrent prolonger la période de « jouissance » plutôt que d’envisager quelque effet catastrophique à venir. Pourtant les dégâts, dus à leur usage extensif – relatifs à la cognition, à l’attention, aux fonctions du langage, au neuro-développement, aux maladies neuro-dégénératives, à la sexualité, mais aussi à l’économie et à la pollution industrielle – sont déjà là : il s’agit, à présent, de les recenser, de les analyser, de les caractériser, d’en empêcher les excroissances, de les « guérir », et de prévenir ceux qui vont se produire si rien n’est fait.

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Un déjeuner-philo avec Olivier Rey, polytechnicien, mathématicien, romancier, essayiste et philosophe, autour de Réparer l’eau (Stock, 2021).

    En association avec la Médiathèque de Monaco, la rencontre est présentée par Céline Sabine.


    Qui ignore ce qu’est l’eau ? Chacun a une connaissance intime et immédiate de cet élément frais, liquide, miroitant et irrésistiblement attiré vers le bas. Comment en sommes-nous arrivés, dès lors, à laisser cet élément premier, si présent dans notre expérience de tous les jours, si prégnant dans notre imaginaire, si riche de symbolique, être défini par la laconique formule chimique H2O ? Que perdons-nous dans cette opération ?

    La science moderne s’est édifiée en répudiant les sensations, les impressions immédiates, au profit de la raison et des mesures : notre rapport au monde en a été bouleversé. Précisé à bien des égards, appauvri à d’autres. À présent qu’une chose aussi simple que l’eau devient une affaire d’analyse chimique et une ressource à gérer, on peut se demander : la science a tenu sa promesse de dévoiler le monde dans sa vérité ? Nous en a-t-elle rapproché, ou éloigné ?

    Dans cet essai brillant et sensible, Olivier Rey s’attache à retrouver ce que, chemin faisant, nous avons perdu de l’eau. De Léonard de Vinci à Bachelard et Ponge, en passant par Courbet, il remonte son cours, afin de rendre à l’eau sa dignité, et nous faire éprouver, grâce à elle, ce qui ne se laisse pas mettre en formule : la poignante volupté d’être au monde.

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Les Matinales de la Semaine PhiloMonaco sont organisées par Les Rencontres Philosophiques de Monaco, en association avec Monaco Info et la Mairie de Monaco.

    Animées chaque matin par Sandrine Nègre, les Matinales donnent lieu à des rencontres, des conversations et des échanges autour des questions du public et avec les personnalités invitées pour chaque Journée de la Semaine PhiloMonaco.


    Les intervenants de la Journée dédiée aux Femmes :

    Fanny Arama, docteure en littérature française

    Anne Berest, romancière et scénariste

    Sarah Chiche, philosophe

    Martin Legros, philosophe et journaliste

    Olivia Gazalé, philosophe et essayiste

    Laurent de Sutter, professeur et auteur

    Augustin Trapenard, journaliste

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Les Matinales de la Semaine PhiloMonaco sont organisées par Les Rencontres Philosophiques de Monaco, en association avec Monaco Info et la Mairie de Monaco.

    Animées chaque matin par Sandrine Nègre, les Matinales donnent lieu à des rencontres, des conversations et des échanges autour des questions du public et avec les personnalités invitées pour chaque Journée de la Semaine PhiloMonaco.


    Les intervenants de la Journée dédiée au Soin :

    Paul Audi, philosophe

    Christine Bergé, anthropologue et philosophe

    Raphaël Gaillard, psychiatre et professeur de psychiatrie

    Sandrine Louchart de la Chapelle, Chef du Service de Gérontologie Clinique et Centre Mémoire au CHPG, Secrétaire générale AMPA

    Nathalie Prieto, psychiatre

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Les Matinales de la Semaine PhiloMonaco sont organisées par Les Rencontres Philosophiques de Monaco, en association avec Monaco Info et la Mairie de Monaco.

    Animées chaque matin par Sandrine Nègre, les Matinales donnent lieu à des rencontres, des conversations et des échanges autour des questions du public et avec les personnalités invitées pour chaque Journée de la Semaine PhiloMonaco.


    Les intervenants de la Journée dédiée à l’Éducation :

    Isabelle Alfandary, auteure et professeure

    Frédérique Bonnet-Brilhaut, médecin, pédopsychiatre et professeure

    Laurence Joseph, psychologue et psychanalyste

    Claire Marin, philosophe

    Philippe Meirieu, professeur

    Servane Mouton, neurologue et neurophysiologiste

    Sébastien Talon, psychologue clinicien et psychothérapeute

    Bertrand Quentin, philosophe

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Les Matinales de la Semaine PhiloMonaco sont organisées par Les Rencontres Philosophiques de Monaco, en association avec Monaco Info et la Mairie de Monaco.

    Animées chaque matin par Sandrine Nègre, les Matinales donnent lieu à des rencontres, des conversations et des échanges autour des questions du public et avec les personnalités invitées pour chaque Journée de la Semaine PhiloMonaco.


    Les intervenants de la Journée dédiée à l'Écologie :

    Serge Audier, philosophe

    Alexandre Kouchner, analyste politique et journaliste

    Ainoha Pascual, avocate

    Thierry Paquot, philosophe

    Corine Pelluchon, philosophe

    Olivier Rey, polytechnicien, mathématicien, romancier, essayiste et philosophe

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • L’amour maternel est un amour à l’origine de la vie de tout humain : c’est la relation la plus ancienne qui soit, une relation nourricière, littéralement vitale à l’enfant qui vient au monde. Sans les soins et le nourrissage prodigués par la mère ou la personne en charge du nouveau-né, celui-ci ne pourra connaître un développement harmonieux. Quelle est la nature de cet amour premier ? Relève-t-il de l’instinct ? Comment un individu – une femme – devient-elle capable d’un tel amour ? Quels sont les effets et les traces de l’amour maternel dans la vie de l’individu devenu grand ?


    #philomonaco

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Le terme de « charge mentale » a été introduit dans les années 1980 en sociologie du travail pour désigner la part psychique et cognitive qui accompagne le plus souvent l’effectuation d’une tâche physique. Rapidement, cette notion a été reprise dans une perspective féministe pour éclairer des aspects méconnus du travail de soin effectué principalement par les femmes dans le cadre du foyer. La charge mentale vient alors désigner les aspects psychiques, cognitifs et émotionnels impliqués dans le fait de prendre soin des autres, notamment des jeunes enfants, et les tensions induites pour les femmes par le partage inégal du travail de soin. Nous reviendrons sur la genèse de ce concept et montrerons son importance pour décrire et rendre visible des aspects méconnus du travail de soin prodigué le plus souvent par les mères, et pour permettre de mettre en discussion et de mieux partager ce travail essentiel sur lequel repose la continuation de la vie et du monde.


    #philomonaco

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Une conversation présentée par Robert Maggiori, critique littéraire, et membre fondateur des Rencontres Philosophiques de Monaco

    Avec

    Dov Alfon, Directeur de la rédaction et la publication au quotidien Libération

    Raphaël Glucksmann, Député européen et essayiste

    Laurie Laufer, Psychanalyste

    Asma Mhalla, Spécialiste des enjeux politiques et géopolitiques de la Tech


    Informer est un droit, s’informer un devoir. Il n’est techniquement pas impossible de savoir quelles circonstances, quelles situations politiques économiques ou militaire, quels régimes de gouvernement, quels types de pouvoirs autoritaire, dictatorial, totalitaire, etc., entravent le devoir d’informer.  Mais il est plus malaisé de déterminer les causes qui rendraient labile, «occasionnel», intermittent, le devoir de s’informer. Renonce-t-on de force à ce dernier lorsqu’aucune résistance, aucune «opposition» ne semblent assez fortes pour rétablir le droit bafoué ? A-t-on, comme on dit, «perdu confiance» vis-à-vis d’organes d’information dont on pense qu’ils ont des objectifs - les mal nommés - politiques, idéologiques, n’ayant plus rien à voir avec la «formation» des citoyens à laquelle devrait participer une information objective, variée, ancrée à des sources sûres, argumentée, vérifiée? Ou le mal est-il plus profond, et tient d’abord à la confusion entre information et communication, puis à l’hégémonie de celle-ci sur l’autre? Si l’on considère en effet qu’il est plus important de communiquer que d’informer, alors il sera admis de tous, d’une part, que le fait de dire compte plus que ce qui est dit, compte plus que la véracité (la rigueur, le bien-fondé, la justesse…) de ce qui est dit, et, d’autre part, que l’opinion vaut en tous points le savoir. Les méga-entreprises de communication plus fortes que les Etats, grâce à leurs réseaux sociaux, dans lesquels chacun «s’exprime», ont transformé ce mal en pandémie universelle, et transformé la vérité en «option», en «avis». Quelles conséquences pour l’information, la formation, l’éducation des citoyens?


    #philomonaco

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Une conversation présentée par Robert Maggiori, philosophe, critique littéraire et membre fondateur PhiloMonaco

    Avec

    Pr. Florence Askenazy, psychiatre et professeure de psychiatrie

    Peter Szendy, philosophe

    Et la participation de

    Clara Ysé, chanteuse

    Gael Rakotondrabe, pianiste


    On peut ne pas avoir de voix: l’aphonie peut être occasionnelle, passagère, ou chronique, si elle est provoquée par quelque maladie du larynx empêchant les vibrations des cordes vocales, une paralysie due à l’atteinte du nerf récurrent, un gonflement des ganglions lymphatiques bronchiques, un carcinome de l’œsophage, des tumeurs du médiastin en général – ou des causes neurologiques, psychiatriques, psychologiques. Mais lorsqu’on «on a une voix», on ne sait pas d’emblée si on a juste une voix – et pas deux, pour voter démocratiquement – si on a voix au chapitre, si l’on est une voix, un représentant éminent pouvant parler au nom de tous, et de la morale, ou bien si on a la voix de Tina Turner, la Callas ou Pavarotti. Ce qui semble plus évident, c’est que «nul n’a ma voix» – mais là encore l’ambiguïté demeure: nul n’a la voix que j’ai, avec son timbre unique (marque absolue de mon «identité»), ou bien nul ne peut parler à ma place? Pourquoi, par ailleurs, donne-t-on sa parole pour promettre, et sa voix pour élire – pour choisir un(e) candidat(e) qui fait des promesses? Et lorsqu’on parle – fort, bas, sottovoce – ce qui, muet, est dans ma tête, est-ce encore une «voix»? Quelle «langue» parle ma «voix intérieure»? Un vrai casse-tête, la voix (qui peut en outre être une «voix de tête»). La langue viendrait après la parole, mais la parole suit-elle ou précède-t-elle la voix? A la parole va toute noblesse: mais la voix ne dit-elle pas plus que la parole? Parfois, on dirait que vis-à-vis de la parole, la voix joue à en être une sorte d’inconscient: l’une exprime, explique, informe, exhorte, ordonne, supplie, fait taire, accuse, excuse, tandis que l’autre, malicieuse, peut la faire tourner en bourrique, la rend plus sincère ou plus menteuse, la sacralise ou la ridiculise – par un simple bégaiement, une débit trop rapide ou trop lent, un trémolo, une fausse intonation, un bafouillage, une articulation ratée, une enrouement bien ou mal venu, un petit chat dans la gorge.


    Titres interprétées par Clara Ysé :

    - Douce

    - L'Étoile

    - Pyromanes

    - Magicienne

    - Soleil à minuit ou Lettre à M

    - Le monde se dédouble

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Avec Laura Lange, philosophe, conférencière et chroniqueuse


    Nous partageons tous un point commun : celui d'être né du corps d'une femme, qui nous a porté et qu'on appelle traditionnellement la mère. Mais en raison d'évolutions multiples au cours de l'histoire, la maternité s'est progressivement détachée du corps, jusqu'à la perspective d'une maternité sans corps promise par l'utérus artificiel. Imaginez que le corps ne fasse plus la mère, qu'il ne fasse plus d'enfant ! Imaginez ne naître d'aucune femme, n'être d'aucun autre !

    Nous reviendrons sur l'histoire de la maternité et les mythes qu'elle a engendrés, ainsi que sur les révolutions (sociales, politiques, techniques, scientifiques, médicales) ayant différencié l'identité féminine du corps de la mère, pour livrer un éclairage nouveau sur les enjeux de la procréation médicalement assistée (PMA) et de son extension polémique, la gestation pour autrui (GPA). La discussion s’ouvrira sur une réflexion salutaire sur la perspective d'une procréation indépendante du corps. Et si on ne naissait plus des femmes ? Au-delà du corps de la mère, cette question concerne l'humanité tout entière.


    #philomonaco

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.

  • Comment un homme regarde-t-il son enfant ? Que fantasme-t-il, avant sa naissance, dans son extériorité forcée à la grossesse vécue par la femme ? Et ensuite, comment «reconnaît-il» le petit être qui vient au monde ? Dans mon livre intitulé « Naissances » j’évoquais ce regard d’un père très contemporain, ce «nouveau père» produit par le délitement partiel des clichés patriarcaux, par un relatif rééquilibrage des relations hommes/femmes, à l’heure du « congé paternel » qui permet aux hommes d’accepter sans pudeur les puissants affects que déclenche désormais en eux la venue au monde, puis les premiers mois, les premières années de cette vie fragile. Pourtant, durant de très nombreux siècles, les pères n’ont pas du tout « regardé » l’enfance de cette façon. Dès la plus haute antiquité, le « regard du patriarche », – depuis le pater familias romain avec son droit de vie et de mort sur sa progéniture, son exigence de descendance masculine pour la prépondérance du « Nom du père » – , et le sempiternel regard masculin infériorisant les femmes ont été complémentaires. C’est pourquoi le nouveau « regard du père », (qui fait suite à une revalorisation et véritable « invention de l’enfance » initiées au XVIIIème siècle dans une perspective éducative), n’a pu s’amplifier au XXIème siècle et bouleverser la sensibilité et les conduites des hommes, que parallèlement à une émancipation effective du féminin.


    #philomonaco

    Hébergé par Acast. Visitez acast.com/privacy pour plus d'informations.